Prendre le temps de l’observation

C’est décidé, vous voulez accepter, accueillir, voire favoriser le sauvage dans votre environnement, qu’il s’agisse des trottoirs de votre rue, de votre jardin, d’un terrain abandonné, ou encore d’une friche industrielle.

Pour différentes raisons (écologiques, économiques, esthétiques, philosophiques), vous voilà prêt-e pour l’aventure ! Alors par où commencer ? Semer une prairie fleurie ? Éclater le bitume à coups de marteau-piqueur ? Replanter des espèces d’arbres rustiques ?

Et si vous commenciez par observer, tout simplement ?

L’observation est le premier de vos outils et l’un des plus capitaux.

Pourtant, prendre le temps de cette observation peut sembler contre-intuitif dans une société qui pousse sans cesse à l’interventionnisme et à l’urgence. Ne parle-ton pas d’urgence écologique à propos du changement climatique, de l’érosion de la biodiversité, de l’effondrement des écosystèmes, etc ? Alors pourquoi ne pas agir dès que possible ? Parce que, comme le suggère l’essayiste et paysan américain Wendell Berry :

Nous ne savons pas ce que nous faisons dans la nature tant que nous ne savons pas ce que la nature aurait fait si nous n’avions rien fait.”

Il n’est pas question de s’interdire d’agir, mais plutôt de considérer l’observation comme la première des actions et ce au moins pour 3 raisons que nous allons détailler. L’observation nous permet en effet de :

  1. apprendre à nommer et à se familiariser avec les occupants de notre environnement (et, ce faisant, de se créer un nouveau rapport à l’espace basé sur l’intimité avec les lieux que nous occupons)

  2. percevoir les interactions entre ces occupants (et, ce faisant, de se créer un nouveau rapport au monde basé sur une approche holistique de la nature)

  3. peser les avantages et inconvénients de l’action par rapport au non-agir (et, ce faisant, de se créer un nouveau rapport au temps basé sur l’idée d’en perdre un peu pour en gagner beaucoup)

Apprendre à nommer et à se familiariser avec les occupants de notre environnement

Passeriez-vous vos journées entouré-e d’inconnus sans jamais leur adresser la parole ? Peu probable. Vous mourriez d’ennui. Vous finiriez certainement par céder à la curiosité et aborder une personne qui, vous ne savez pourquoi, vous semble plus facile d’accès que les autres. Vous vous approcheriez, trouveriez de quoi briser la glace avant, sans doute, de lui demander son nom. Contact établi. Vous voilà moins seul-e.

Il en est exactement de même avec la faune et la flore sauvages. Il est peu probable que vous attendiez de voir ce que produit le spontané sans que, à un moment, ne surgisse une plante qui ne vous intrigue. Elle ressemble à cette autre plante que vous connaissez bien, mais n’en partage pas toutes les caractéristiques. Alors vous ouvrez un livre de botanique et parvenez, grâce à quelques clés d’identification, à mettre le doigt sur une espèce nouvelle. Vous ne l’oublierez plus jamais et la reconnaîtrez désormais partout. Vous voilà moins seul-e.

“Ce sont les mots qui existent, ce qui n’a pas de nom n’existe pas”, disait le peintre Picabia.

Passer du temps à observer revient précisément à mettre des mots sur des choses, à se familiariser avec des individus, à les nommer pour les faire exister. Et qu’importe que vous appeliez cette plante “Chelidonium majus”, “herbe à verrues”, ou bien “cette plante bizarre dont les fleurs et la sève sont du même jaune”, pourvu que vous la reconnaissiez.

On ne connaît que les choses que l’on apprivoise, dit le renard. Les hommes n’ont plus le temps de rien connaître. Ils achètent des choses toutes faites chez les marchands. Mais comme il n’existe point de marchands d’amis, les hommes n’ont plus d’amis. Si tu veux un ami, apprivoise-moi !

Le discours du renard du Petit Prince, aurait pu être tenu par n’importe quelle espèce sauvage. Il faut apprivoiser l’inconnu pour sortir de la cécité dans laquelle nous étions plongés parce que nous ne savions pas où regarder.

Bientôt, la pièce jusque là remplie d’inconnus est pleine de visages familiers. L’observation est une invitation à la connaissance – à faire connaissance -, puis au dialogue. Il y a une certaine extase naturaliste à pouvoir nommer les choses, à se promener en terrain connu, à écouter le vivant nous parler. Car, pour peu qu’on apprenne à l’écouter, chaque individu nous en apprend davantage sur lui-même, à commencer par le fait qu’il n’est pas isolé, mais fait partie d’une communauté tissée de relations.

Percevoir les interactions

Vous souvenez-vous de ce jeu que nous trouvions généralement à la fin de magazines ? Sur une page se trouvaient une multitude de points numérotés et, avec un stylo, il vous fallait relier les points les uns aux autres dans l’ordre numérique. Alors un dessin apparaissait peu à peu. Il avait toujours été là, mais en l’absence de liens visibles, vous ne pouviez le déceler.

Maintenant, pensez aux représentants de la faune et de la flore sauvages que vous observez sur votre terrain comme à autant de point sur une page blanche. Pensez-vous qu’ils soient isolés ? Que rien ne les relie ? Si non, à quoi ressemble le dessin qui se cache sous vos yeux ? Il convient de faire apparaître les liens qui courent d’un point à l’autre pour réaliser que, sans votre intervention, tout un monde vit là, se dévore ou collabore, en un équilibre dynamique, à l’échelle du visible comme du microscopique. Ces relations, vous vous devez d’en tenir compte pour ne pas, malgré les meilleures intentions du monde, faire plus de mal que de bien en rompant la toile du vivant.

Chacun des points de votre page blanche entretient une relation avec ses voisins. Oui, mais laquelle ?

Il n’existe en réalité que peu d’interactions biologiques différentes que vous puissiez observer entre deux êtres vivants. Mais toutes sont liées à la survie – de l’individu, via la nourriture, ou de l’espèce, via la reproduction.

Spontanément, quand nous pensons aux liens entre deux espèces animales ou végétales, nous pensons à qui mange qui – les fameuses chaînes alimentaires que nous apprenions à l’école. Cette relation est la prédation. En résumé : A mange B. A va mieux, B un peu moins.

Lorsque le prédateur est plus petit que sa proie et ne peut la tuer d’un coup, on parle de parasitisme. Autrement dit, A va mieux au détriment de B, qui se fait lentement attaquer de l’intérieur.

Un parasitisme qui ne serait pas préjudiciable s’appelle le commensalisme. C’est le cas de toutes les espèces qui vivent des déchets d’une autre. Pensez aux rats, blattes et pigeons qui sont nos commensaux et vivent en ville grâce à nous, humains. Ou encore aux millions d’acariens à qui votre peau offre gîte et couvert sans même que vous ne les remarquiez.

Le neutralisme, lui, est l’interaction qui caractérise deux espèces qui s’ignorent et cohabitent sans s’apporter ni torts ni bénéfices.

En revanche, si elles partagent la même niche écologique (même source de nourriture au même endroit), deux espèces ne peuvent pas s’ignorer. Elles entrent alors en compétition pour avoir l’exclusivité de cette ressource. Même chose pour deux mâles d’une même espèce se battant pour l’exclusivité d’une femelle – et la transmission de leurs gènes.

Heureusement, dans ce monde de brutes existe aussi des interactions gagnant-gagnant, plus répandues qu’on ne le croit. Le mutualisme en est une. A et B se rendent mutuellement service et se renforcent l’un l’autre. L’exemple typique est celui de la pollinisation : en attirant les pollinisateurs, les fleurs assurent à la fois leur propre reproduction ainsi que la nourriture de l’insecte. Au jardin, un intérêt tout particulier est prêté aux plantes dites “compagnes”. Exemple : la carotte repousse la mouche de l’oignon, et l’oignon celui de la carotte – deux de leurs parasites. Il y a donc pour elles un bénéfice mutuel à pousser l’un à côté de l’autre.

Poussé à son extrême, le mutualisme tend vers une complète dépendance. On parle alors de symbiose. Le lichen, que nous connaissons si bien, en est la parfaite illustration : champignon ou algue ? Les deux ! Le lichen est l’association d’une algue, à même de faire de la photosynthèse, mais ayant besoin d’eau, que le champignon peut pomper et stocker. Ainsi la symbiose est l’association de deux espèces qui ne peuvent vivre l’une sans l’autre.

Voilà. Alors qu’en est-il des occupants de votre terrain ? Si vous deviez relier tous les points les uns aux autres pour en cartographier les interactions, à quoi ressemblerait le dessin final ? À la toile d’araignée la plus chaotique que vous puissiez imaginer. Ou à une pelote de fil tout emmêlée. C’est bien simple : la page blanche sur  laquelle reposait les points ne serait plus guère visible, noyée sous les traits.

Ce petit exercice d’observation et de visualisation n’a pour but que de vous faire prendre conscience que rien n’est séparé. Partout, nous percevons des individus isolés, existant en soi, encouragés par un modèle de société qui aime à cloisonner le savoir, séparer pour mieux comprendre. Pourtant, partout, tout n’est que relations. La résilience d’un écosystème, quelle que soit sa taille,  repose sur la diversité de ses individus et la qualité de leurs interactions. Rompez l’un des fils de cette toile d’araignée géante, elle restera stable et solide. C’est la force du sauvage. C’est sa leçon. Celle que la monoculture a oublié et qui en fait un modèle vulnérable à la moindre perturbation.

Une fois ce constat fait que le processus sauvage est une toile d’araignée qui se tisse et se complexifie peu, se pose la question de ma propre place dans ce réseau. Quelles interactions est-ce que je veux entretenir avec le morceau de planète que je souhaite réensauvager ?

Est-ce que je souhaite un réensauvagement pour profiter d’une production spontanée en fruits, baies et autres plantes sauvages comestibles ? (prédation)

Est-ce que, dénonçant l’omniprésence de la main mise des humains sur la planète, je m’interdis d’intervenir pour laisser le génie naturel du lieu me montrer comment évolue un espace rendu à lui-même ? (neutralisme)

Ou est-ce qu’au contraire je considère que nous faisons pleinement partie de la nature et, à ce titre, que l’accélération volontaire du processus sauvage n’est pas une transgression, mais bien un service rendu dont je tirerai également un bénéfice ? (mutualisme)

L’observation permet de prendre le temps nécessaire à son propre positionnement éthique, et de déterminer où l’on placera son curseur entre agir et non-agir.

 

Peser les avantages et inconvénients de l’action par rapport au non-agir

En marchant dans les hautes herbes, avez-vous déjà traversé une toile d’araignée et regretté de ne pas l’avoir vue plus tôt ? Car ce faisant, c’est plusieurs jours de travail que vous avez anéantis. À vouloir intervenir trop vite dans le processus de réensauvagement de votre environnement, vous pourriez arriver au même résultat en rompant une partie de la toile du vivant. Heureusement, l’araignée comme le sauvage repartiront laborieusement vers ce qu’ils savent faire de mieux : tisser. Rien d’irrémédiable donc. Aucune raison de se flageller. Il convient juste d’avancer prudemment pour ne pas faire le pas qu’on considérera de trop.

En permaculture, il est coutume de dire qu’il est important d’observer son terrain sur 4 saisons pour bien le comprendre. Pourquoi ? Parce que ce temps d’observation vous permet de cartographier les particularités de votre terrain qui parfois n’apparaissent qu’au détour d’une saison particulière. C’est au cours de l’hiver que vous vous apercevrez d’une petite zone où la neige fond bien après les autres, vous indiquant soit une petite dépression du terrain , soit l’ombre d’un obstacle que vous n’aviez pas estimé si influant mais qui, pourtant, permet un micro-climat de quelques degrés dont vous devrez tenir compte pour vos cultures (opportunité pour certaines plantes, contrainte pour d’autres). De même pour une saison pluvieuse qui vous montrera que, si l’eau stagne à tel endroit, c’est peut-être signe d’une terre très argileuse localement. La lecture permise par l’observation de son terrain au cours des saisons est infinie.

Mais surtout, l’observation, quand on veut travailler avec la nature et non contre elle, permet de répondre à la question suivante : que se passe-t-il chez moi quand je n’agis pas ? La découverte et l’acceptation du processus sauvage amène bien souvent à une leçon d’humilité : oui, la nature ne se débrouille pas si mal sans moi. D’un point de vue purement vivrier, elle me montre même qu’elle est spontanément productive et qu’à vouloir aller trop vite, je serai passé à côté de surprenantes et agréables découvertes.

Voilà quelques découvertes que j’ai pu faire sur mon propre terrain au cours de 4 saisons d’observation :

  • ancienne terre agricole laissé en jachère pendant des années, elle se remplit spontanément, au printemps et en été, de graminées si haute qu’elle ressemble à un champ de blé

  • de par leur taille, les graminées empêchent les rayons du soleil d’atteindre la terre, créant de fait un micro-climat de fraîcheur au ras du sol

  • sur une centaine de mètres carrés, j’ai eu la joie de découvrir un parterre de fraises des bois qui avaient trouvé là l’humidité nécessaire pour se croire en sous-bois

  • mes légumes semés à la volée ont mieux supporté la sécheresse sans arrosage du simple fait de bénéficier de l’ombre de ces graminées que d’autres auraient considérées comme plantes concurrentes ou mauvaises herbes et auraient arrachées

  • sur cent mètres carrés également, un petit champ d’origan sauvage

  • des ombellifères blanches et jaunes partout : je suis au royaume des carottes sauvages et des panais spontanés

  • bien évidemment, des orties à ne plus savoir qu’en faire : pestos, soupes, galettes…

  • des départs de ronces qui annoncent un bel abri pour toute une faune sauvage, mais aussi de belles récoltes de mûres

  • les arbres que je m’étais empressé de planter font pâle figure à côté de ceux qui poussent spontanément (noyers, cerisiers, chênes…) et bien plus vite, le tout sans être arrosé et affrontant la canicule sans souci.

  • toute l’année, des fleurs qui se succèdent, par îlots mouvants ; et toute l’année, des pollinisateurs y trouvant leur bonheur

Tant de choses dont je n’aurais pas eu conscience si je m’étais précipité dans l’action. Tant de choses qui me feront peut-être revoir mon plan d’intervention initial et l’adapter à l’existant, à ce fonctionne déjà très bien sans moi.

Alors oui, l’observation prend du temps. Et, oui, laisser faire le sauvage prend encore plus de temps avant d’obtenir des résultats tangibles. Mais tel est le rythme de la nature. À nous de nous y habituer et de nous défaire de réflexes acquis par une société de l’accélération permanente.

Oui, il y a urgence écologique. Mais, oui, il est urgent d’observer, et tout aussi urgent d’apprendre à ne pas agir pour laisser la nature panser ses plaies.

Le processus sauvage sait. Dépolluer, réparer, créer de la biodiversité, produire de l’abondance… Quitte à ne pas agir, profitons-en pour observer davantage, et ainsi nous sentir toujours plus intimes avec notre environnement, conscient d’être un point relié à tous les autres dans la toile du vivant. Que l’observation vous mène à observer encore et encore.

Car si, pour favoriser le sauvage, l’observation est le premier des outils, elle est aussi une fin en soi.

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