Ma zone de confort

L’idée d’un monde réensauvagé me séduit et m’effraie tout à la fois. M’effraie car cette perspective me fait sortir de ma zone de confort. Qu’il est confortable de s’imaginer dans un monde façonné à l’image de l’Humanité, où rien d’inattendu ne peut m’arriver. Mais forcé de constater que ma zone de confort est inconfortable pour bien des espèces, sans quoi nous ne nous dirigerions pas vers la 6ème extinction.

Je suis prêt à sortir un peu de la mienne pour que d’autres puissent retrouver un peu de la leur. J’y suis prêt également parce que l’on dit que la vie commence là où s’arrête sa zone de confort.

Mais qu’est-ce au juste que cette zone de confort ? En bref : le périmètre de mes habitudes et de mes acquis. Il ne s’agit pas pour autant de quelque chose d’agréable. Les journées métro-boulot-dodo, par exemple, bien que la plupart des gens passent leur temps à s’en plaindre, font partie de cette zone de confort parce que ce schéma leur est connu et acquis. Démissionner pour enfin me lancer dans ce tour du monde dont je rêve depuis des années me fait peur parce que, au-delà d’une perspective agréable, il s’agit d’un saut dans l’inconnu et que l’inconnu et que l’inconnu peut pétrifier. Je trouverai 1000 prétextes pour ne pas y aller. Car, plutôt rêver très fort que de quitter le confort d’une situation désagréable à laquelle on est habitué pour concrétiser ce rêve.

Celui qui veut réussir trouve un moyen. Celui qui ne le veut pas trouve une excuse.

Proverbe arabe

Pourtant il m’est possible, voire souhaitable, de sortir de ma zone de confort. Tout d’abord en l’élargissant. Car à la frontière de cette zone s’en trouve une autre : celle de l’apprentissage. Si elle peut m’effrayer au début, y aller se révèle souvent grisant, et y rester suffisamment longtemps peut agrandir ma zone de confort. Mes acquis sont à présent plus nombreux. Heureusement, la zone d’apprentissage n’est pas épuisable et restera toujours à visiter en périphérie de ma zone de confort.

Au-delà de cette zone d’apprentissage réside une troisième zone plus inquiétante, appelée zone de panique. Comme son nom l’indique, il s’agit de la zone à éviter par excellence, car, trop loin de ma zone de confort, elle ne recouvre que de l’inconnu, des dangers, des choses que je ne peux comprendre ni maîtriser. Du moins, c’est ce qu’on voudra me faire croire si j’envisage seulement de m’y aventurer. “Ne te lance pas dans ce tour du monde ! Les maladies ! La pauvreté ! La barrière de la langue ! Le choc culturel ! J’ai lu qu’untel s’était fait rançonner puis tuer dans ce pays !”

Certain-es, moins prudent-es que d’autres, s’y sont néanmoins rendu. Ils ont alors rapporté que cette zone ne devrait pas être appelée de panique, mais magique ! Car si la zone d’apprentissage peut s’avérer grisante, la zone magique peut, quant à elle, être transcendante. Comment appeler autrement un univers régi par des lois que nous ne comprenons pas, peuplé d’espèces que nous ne connaissons pas, au langage que nous ne décodons pas, aux relations que nous ne devinons pas ? Effrayant et rédhibitoire pour certain-es. Effrayant mais exaltant pour d’autres. Sentiment océanique, montées d’adrénaline ou sérénité suprême, on dit que la zone magique réveille et rend vraiment vivant.

Bien sûr, à s’interroger sur ce que je ne connais pas, il m’est possible de transformer doucement la zone magique en zone d’apprentissage (ça y est, j’ai trouvé le nom de cette plante !) qui, elle-même, pourra finir par devenir une part de ma zone de confort de nouveau élargie (je cuisine régulièrement cette plante, tu veux goûter ?). Là encore, pas d’inquiétude, la zone magique est inépuisable. Tout comme l’horizon, plus vous avancez, plus elle recule.

L’idée d’un monde réensauvagé me séduit et m’effraie tout à la fois. M’effraie car cette perspective me fait sortir de ma zone de confort. Sur mon rebord de fenêtre, sur mon balcon, dans mon jardin, dans ma rue, réinviter le sauvage si proche de ma zone de confort installe une zone d’apprentissage appréciable. Je peux y apprivoiser à mon rythme – et à une échelle suffisamment réduite pour ne pas me sentir débordé – le caractère spontané de fragments de nature qui me montrent où ils veulent aller… jusqu’à ce que moi-même je veuille aller plus loin, m’aventurer dans la zone de panique/magique où le sauvage domine. Explorer des friches ; trouver autour de moi les plantes spontanées qui composeront mon repas ; être à l’affût d’animaux sauvages ; passer une nuit en forêt… À me confronter à la peur de l’inconnu, je suis de moins en moins en proie à la panique, et finis par vouloir toujours plus de magie.

L’idée d’un monde réensauvagé me séduit et m’effraie tout à la fois. Me séduit car ma zone de confort ne cesse de grandir, et moi avec.

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