La voie sauvage, conservatrice ?

Si je ne porte pas les transhumanistes dans mon cœur, il n’est pas rare, a contrario, de se faire taxer par les tenants d’une “humanité augmentée” de bioconservatisme dès lors qu’on défend l’idée d’un réensauvagement.

Qu’est-ce que le bioconservatisme ? Comme tous les conservatismes, il s’agit d’une philosophie réfractaire au progrès. Ajoutez-y du “bio”, et vous obtenez  un écologisme qui fantasmerait une nature immuable, un ordre extérieur qu’il ne nous est pas permis de changer.

Alors, bioconservatrice, la Voie Sauvage ?

À cette question, nous répondrons en 3 temps : oui ; pas sûr ; et puis en fait non.

 

OUI !

Oui, c’est vrai, il y a au cœur du projet de la Voie Sauvage le désir de protéger les espaces et espèces sauvages pour ce qu’ils sont, afin de permettre le maintien d’esprits sauvages. Nous sommes convaincus qu’espaces, espèces et esprits sauvages vont de pair. Supprimez l’un, vous détricotez les autres. Peu importe que nous croisions un jour leur chemin, demandez-vous quel impact aurait sur notre imaginaire la disparition des baleines à bosse ou des éléphants d’Afrique ?

Nous avons besoin de la nature, que nous y mettions le pied ou non. Il nous faut un refuge même si nous n’aurons peut-être jamais besoin d’y aller. Je n’irai peut-être jamais en Alaska, par exemple, mais je suis heureux que l’Alaska soit là. Nous avons besoin de pouvoir nous échapper aussi sûrement que nous avons besoin d’espoir; sans cette possibilité, la vie urbaine pousserait tous les hommes au crime ou à la drogue ou à la psychanalyse.

Edward Abbey, Désert solitaire, 1968

En sens, à la manière d’un John Muir (naturaliste américain dont la détermination à permis la création du parc national de Yosemite), nous souhaitons bien, faute de mieux que des endroits d’exception soient préservés, dans la mesure où ils sont extrêmement rares et méritent que leurs paysages et biodiversité soient préservés des assauts du monstre capitaliste. Une mise sous cloche ? Peut-être. Mais une cloche qui ne doit être ni hermétique ni éternelle. Il viendra bien un jour, lorsque l’Humanité saura refréner sa soif de toujours plus et aura développé un rapport au monde qui intègre le temps long, où il sera possible de retirer cette cloche. Croisons les doigts.

D’ici là, la Voie Sauvage appellera à la préservation de parties du monde qui nous incarnent toutes entières ce que sauvage veut dire – une altérité qui nous rappelle à ce que nous sommes profondément, d’où nous venons et ce vers quoi nous pouvons tendre.

PEUT-ÊTRE…

Les partisans du tout-augmenté se targuent de vouloir “repousser les frontières”. Le monde ayant été exploré de fond en comble, il s’agit à présent de repousser les frontières en soi (corps augmenté) ou dans la virtualité (réalité augmentée). Ce à quoi nous répondons que repousser les frontières ne signifie pas accroître le territoire si on en oublie l’arrière-pays. Auquel cas il ne s’agirait que d’une fuite en avant. Ainsi, les États-Unis ne seraient pas devenus aussi vastes si, dans l’élan de la conquête de l’Ouest, ils en avaient oublié de garder le contact avec la côte Est.

C’est pourtant bien l’impression que donne le transhumanisme qui cherche à défricher de nouvelles contrées tout en oubliant d’où nous venons.

Au fond, nous ne sommes pas contre le principe de repousser les frontières du possible. Au contraire, nous pensons que suivre la voie sauvage est le plus court chemin pour y parvenir. Car forcé de constater que, aujourd’hui, l’extension des frontières se trouve plutôt dans un retour aux acquis perdus. D’autant plus qu’il s’agit du voyage le moins coûteux en énergie, en biodiversité, en dérèglement climatique et en inégalités sociales.

Que le territoire nous semblerait vaste, pour ainsi dire illimité, si au lieu d’un hypothétique Humain 2.0, nous retrouvions le logiciel de l’Humain 1.0 ! Que “repousser les frontières du possible” prendrait du sens tant le corps humain naturel regorge de possibles oubliés ! Comme nos sens ont été atrophiés par l’artificialité de l’environnement que nous nous sommes créé !

Nous sommes faits pour voir loin, mais nous avons laissés les écrans se multiplier devant nos yeux et l’horizon disparaître derrière des murs toujours plus hauts. Et nous voilà myopes.

Nous sommes capables de repérer un point d’eau à l’odorat, mais notre atmosphère est à présent saturée en gaz d’échappement.

Nous sommes faits pour guetter menaces ou proies au milieu du silence et nous voilà assourdis par le vacarme incessant de la ville, les couloirs aériens et autres musiques à 120 bpm dans tous les magasins.

Nous sommes faits pour ressentir le monde a travers notre sens le plus primitif qu’est le toucher, mais nous avons recouvert nos pieds de chaussures, nos sols de bitume, et déconnecté nos mains de notre environnement naturel par hygiénisme et crainte du contact avec le “sale”.

Nous cassons nos corps à leur infliger des postures toujours plus avachies, à imposer des talons hauts à la gente féminine par les diktats de la mode, à les gaver de substituts de nutriments qu’ils ne trouvent plus dans notre alimentation ou notre environnement, à les rendre addicts à toutes sortes de substances et de comportements pour se sentir vivants – retrouver du sens à une existence en pilotage automatique.

Retrouver du sens. Retrouver qui nous sommes. Voilà qui serait un progrès. En ce sens, la Voie Sauvage est on ne peut plus progressiste et invite à sortir du conservatisme que sont les refrains “There is no alternative” et “La technologie nous sauvera tous”.

Michelangelo’s iconic image of God giving life to Adam is reimagined for the robotic age. Here, God gives life to a robot, a new kind of futuristic Adam.

… ET PUIS EN FAIT, NON !

À bien y réfléchir, non, il ne sera pas dit que la Voie Sauvage est conservatrice. Pour au moins deux raisons.

La première c’est que nous ne voulons pas d’une nature figée. Nous avons trop conscience que l’équilibre que nous croyons observer dans la nature est toujours dynamique. Tout n’est que succession écologique et éternel recommencement. Le lichen sur le sol nu prépare la forêt de demain. La forêt d’aujourd’hui attend l’incendie qui fera redémarrer le cycle.

Et puis à l’instar de Gilles Clément, nous croyons au jardin planétaire. Les conservateurs crient aux plantes invasives venues de l’autre bout du monde. À ceux-là nous rappelons que le vent ne connaît pas les frontières et que le chêne, cet arbre symbole de l’Europe, est lui-même un arbre originaire d’Amérique du Sud qui a voyagé et réussi ici. (Leçon donnée aux conservateurs de tous bords : l’invasif d’hier sera l’indigène de demain)

Et la deuxième raison : le conservatisme est une tentative de maîtrise absolue pour bloquer le changement, quand nous souhaitons au contraire le lâcher-prise et le non-agir pour voir ce qu’il émergera d’une société qui ne séparerait plus Nature et Culture.

 

Les transhumanistes nous croient réfractaires au progrès. Ils se trompent. C’est le Progrès que nous refusons, comme culte du toujours plus et toujours plus vite. C’est une vision du temps linéaire, quand nous pensons que tout n’est que cycles et éternel retour. Vite ! Que s’achève le temps de l’hubris, et que revienne celui de la sagesse !

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